Depuis mars 2020 nous vivons une situation de crise sanitaire, sociale et politique. Elle a surgi de manière rapide et brutale mais elle n’est au final que l’accomplissement des prévisions d’effondrement d’ordre économique et écologique. Ce moment est une des conséquences (parce qu’il y en aura d’autres !) du « capitalisme du désastre » 1 qui met sciemment à contribution crises et désastres pour substituer aux idéaux des Lumières la seule loi du marché, la férocité de la spéculation, le tout enrobé par la machinerie du spectacle qui organise, dans le chaos, l’ignorance de ce qui arrive et tout de suite après l’oubli de ce qui a pu malgré tout en être compris.

« Mon jeune fils m’a dit : dois-je faire des photos ? 

A quoi bon ! ai-je failli répondre, tu trouveras facilement des images dans les stocks du web.

Oui, fais des photos !

Voilà, pour l’instant, c’est tout et pas assez

Mais ça dira que tu étais encore là ! »

Juste après avoir écrit cette suite parodique de Bertolt Brecht 2, j’ai revisité les autoportraits de Marek Gardulski réalisés durant l’état de siège en Pologne au début des année 80.

L’assignation du photographe à son domicile de Cracovie permet de nourrir une réflexion sur la création en isolement forcé.

L’ensemble d’autoportraits ne relève pas d’un exercice de style gratuit. Chaque photo parle de la vie ordinaire à travers une expérience unique. Les figures de la fenêtre et du miroir déterminent la démarche du photographe dès les origines : l’ouverture sur le monde et le retour sur soi. Fenêtre et miroir semblent être deux entrées fécondes dans les photographies de Marek Gardulski parce qu’elles font partie de leur fabrique. 

Par la buée partiellement essuyée, le tain piqué du miroir, le bord en bois de la fenêtre (ou du miroir !), l’auteur bouscule les manières de voir, de penser le monde, sa brutalité, tout en s’interrogeant : qui suis-je ? 

On peut parfois finir par faire l’hypothèse que la photo a été prise de l’extérieur, le dispositif de prise de vue étant invisible mais bien réel, à l’identique du panoptique. Fenêtre comme un quatrième mur au travers duquel tout spectateur peut voir l’acteur. 

Le corps est mis à distance par le truchement symbolique d’un arrière-plan bouché, d’une exploitation subtile des surfaces réfléchissantes, la mise en abyme d’une photo dans la photo. Les cadrages serrés procurent une sensation d’étouffement. Quasiment aucun élément de mobilier, cependant les rares choses que l’on peut nommer ont une valeur métaphorique : des pages manuscrites, un cendrier duquel s’échappe une fumée, une plante aux feuilles lancéolées, une image… autant d’éléments d’un memento mori.

« Oui, fais des photos !

Pour l’instant c’est tout et pas assez ! »

1 Voir à ce sujet l’essai de Naomi Klein, La stratégie du choc, Actes sud, Babel, 2013

2 Bertolt Brecht, Steffin’sche Sammlung, VI, Printemps 1938

Marek Gardulski 
Né à Cracovie en 1952.  Membre de l’Union des photographes d’art polonais depuis 1981.  Marek Gardulski consacre depuis 1972 une grande partie de son travail photographique à l’autoportrait qui dialogue avec l’identité polonaise. Il collabore avec le metteur en scène Krystian Lupa.  Il documente notamment Les Somnambules d’après Hermann Broch, Les frères Karamazov de Dostoïevski, Déjeuner chez Wittgenstein de Thomas Bernhard…)
Nombreuses expositions en Pologne et à l’étranger dont : – « Autoportrait » ; – « Coin des enfants » ; – « La 54ème année », une série de 365 autoportraits ; – « Saint Sébastien ». Expostions collectives : – « Autour de la décennie – Photographie polonaise des années 90 » (Musée d’art de Łódź) ;  – « Rêveurs et témoins. Photographie polonaise du XXe siècle » (Cracovie)  – « La photographie polonaise du 20e siècle de la collection du Musée d’art Moderne de Łódź » (Tokyo).
Son œuvre est présente dans de nombreuses collections internationales : Bibliothèque nationale – Paris ; Centre Régional de la Photographie – Nord Pas-de-Calais  – Douchy les Mines (France) ;
Musée d’Art Moderne – New York ; Musée national – Wrocław ;  Galerie WestLicht. Vienne (Autriche)…

Sommaing sur Ecaillon, 1 mai 2020