On était en juin, les fenêtres du pavillon étaient ouvertes, et, à partir d’un schéma rythmique finalement orchestré avec un vrai génie contrapunctique, les patients toussaient par les fenêtres ouvertes dans le soir qui tombait. Je n’ai pas voulu mettre à trop rude épreuve la patience des bonnes sœurs : je me suis levé et j’ai regagné le pavillon Hermann. Après l’intervention, me disais-je, je respire effecti­vement de nouveau mieux, et même en fait très bien, le cœur bat librement, mais mes perspectives n’étaient pas fameuses, le mot cor­tisone et la thérapie associée à ce mot assombrissaient mes pensées. Pourtant, je n’étais pas absolument sans espoir du matin au soir. Je me réveillais sans espoir et j’essayais d’échapper à cette désespé­rance, et je lui échappais jusque vers midi. Un après-midi, la désespé­rance reprenait, elle disparaissait à nouveau vers le soir, la nuit, quand je me réveillais, elle était évidemment de nouveau là, plus brutale que jamais. Comme les médecins traitaient exactement comme moi les patients que j’avais déjà vus mourir, et qu’avec eux ils échangeaient les mêmes paroles, tenaient les mêmes discours et faisaient les mêmes plaisanteries, je me disais : mon itinéraire sera plus ou moins exactement l’itinéraire de tous ceux que la mort a déjà emportés. Au pavillon Hermann, ils mouraient sans se faire remar­quer, sans cris, sans appels au secours, la plupart du temps sans aucun bruit. Tôt le matin, on voyait dans le couloir leur lit vide, et on changeait les draps pour le suivant. Les infirmières souriaient quand nous passions près d’elles, il leur était égal de nous savoir au courant. Je me disais parfois : pourquoi est-ce que moi, je veux prolonger le chemin qu’il me reste à parcourir, pourquoi est-ce que moi, je ne me résigne pas à le parcourir exactement comme tous les autres ? À quoi bon, dès le réveil, ces efforts pour refuser de mourir, à quoi bon ? Naturellement, aujourd’hui encore, je me demande souvent s’il n’au­rait pas mieux valu céder, car alors j’aurais sûrement parcouru mon chemin en rien de temps, je serais mort en peu de semaine, cela, j’en suis sûr. Mais je ne suis pas mort, j’ai vécu, et je vis encore aujourd’hui.

Thomas Bernhard, Le neveu de Wittgentstein, 1982