L’appareil photo est un vecteur extraordinaire, universel qui relie les hommes. Il favorise l’échange, provoque les rencontres, pousse à la curiosité, enrichi les relations.
Ceux sont les motivations de Tristan Zilberman, née à Valence (26), vit et travaille en Ardèche (07), 50 ans aujourd’hui, fasciné pour les univers inconnus, ému par les ambiances, les paysages, la magie des rencontres et l’envie de partager.
Depuis 2010, il participe aux collectifs une par jour : www.uneparjour.org et www.unephotoparjour.ch.
En 2011, il installe la Fabrique de l’image à Meysse (07); atelier d’impression numérique et tirage d’art, lieu d’exposition et de stage : www.fabrique-image.fr.
En 2018, une rencontre avec Magali Fay, née à Aix en Provence (13), vit et travaille dans la Drôme (26), 49 ans. Une sensibilité identique les conduit à une collaboration, autour de l’intérêt pour le mouvement des gilets jaunes.
Ensemble ils voyangent de rond-point en manifestation, de Marseille à Valence en passant par Avignon, Crest, Annonay, Privas, Valence, Montélimar… depuis le début du mouvement, le 17 novembre 2018.

http://www.tristanzilberman.com

Gilets jaunes

Les auteurs ont photographié dans leur région le mouvement depuis le début. Cela représente une posture pertinente quand les médias dominants concentraient leur attention sur les manifestations dans les grands centres urbains. La vallée du Rhône est un axe nord-sud, déterminant pour la logistique du marché européen. Plus on s’écarte de cette voie de communication, plus on rentre dans le désert français caractérisé par des services publics en déshérence, la faiblesse des réseaux y compris numériques, l’éloignement des services de santé, d’éducation. Ses habitants doivent habiter loin des centres pour des raison liées au coût de l’immobilier et sont ainsi tributaires au quotidien de l’usage de la voiture, à commencer pour le travail.
En taxant les carburants, au prétexte d’écologie, le pouvoir pénalise la population la plus fragile. Dans le même temps, au prétexte de la relance économique, le même pouvoir distribue les cadeaux fiscaux à l’oligarchie, respecte une inaction remarquable face à la colossale évasion fiscale, poursuit la casse et la privatisation des services publiques. Un profond sentiment d’injustice est donc à la source de cette colère.
Les médias dépendant du pouvoir et des oligarques sont perçus comme participants de l’enfumage généralisé. Cela passe par la désinformation sur les inégalités, la ségrégation sociale quant à l’accès à la culture, la santé, l’éducation, la construction d’une Europe ultralibérale, l’empoisonnement de la planète, le droit d’asile, les ventes d’armes, la corruption, les conflits d’intérêts, le complexe nucléaire civil et militaire. La politique dans ce système médiatique est présentée comme un spectacle.
Les fractures spatiales, sociales sont des composantes de cette crise politique, d’une ampleur sans précédent et d’un caractère inédit. Sans dirigeants, un intellectuel collectif inventif a accouché de formes nouvelles de manifestation et de protestation. Le gilet jaune, accessoire obligatoire pour rendre l’automobiliste visible en cas de panne, est devenu le signe de ralliement du peuple révolté et marque ainsi la volonté de rendre visibles les invisibles.
L’occupation des ronds-points a été décisive dans le rapport de force avec le pouvoir. Ces non-lieux ont proliféré en France dans les dernières décennies. Ils témoignent dans le paysage d’une volonté politique favorisant le transport routier, particulièrement à une époque où la logistique du profit capitaliste se caractérise par l’absence de stock et la livraison juste à temps. L’action des gilets jaunes a bloqué le fonctionnement du système dans ses œuvres vives. De surfaces indéterminées destinées à fluidifier la circulation routière, les ronds-points sont devenus des lieux de rupture de l’isolement, d’une nouvelle sociabilité, de rencontres, de discussions, d’actions pour un peuple venant d’horizons très différents. Cette libération de la parole vivante longtemps confisquée était insupportable au pouvoir. Son « grand débat », complétement téléguidé a marqué le retour de la langue de bois sur le devant de la scène et l’occultation des racines profondes de la crise. La peur haineuse du peuple et l’arrogance de classe à son égard se sont manifestées à différentes occasions par la voix du président et des médias à la botte. On a pu vérifier que le président des ultra-riches, comme disait son prédécesseur, était aussi le fondé de pouvoir du capital. Le libéralisme, c’est d’un côté l’institution de la tolérance à l’égard de la cupidité de l’oligarchie prédatrice et de l’autre c’est l’exemple révoltant de centaines de personnes, qui faute de domicile meurent dans la rue chaque année en France.
Pour le pouvoir, après avoir lâché quelques miettes, la première urgence a été de bannir les gilets jaunes des ronds-points. Une cruelle répression s’est mise en marche. Elle s’est marquée par son autoritarisme, l’adoption de lois scélérates, la mise en cause du droit constitutionnel de manifestation, la criminalisation du mouvement social, les violences policières, une justice expéditive, le classique recours aux images de casseurs diffusées en boucle pour décrédibiliser le mouvement. Avec la même intention, le ministre de l’intérieur a même lancé de fausses informations. Voilà bien longtemps que la France n’avait connu une répression antipopulaire d’une telle ampleur, par le nombre des morts, des blessés, des inculpés.
L’intérêt de la démarche de Tristan et de Magali est de montrer un peuple conscient et donc en fête d’être en mouvement contre l’injustice, l’arbitraire, l’inégalité.  On comprendra aussi l’importance de ce type de démarche d’auteurs mus par une éthique humaniste et citoyenne redéfinissant avec les moyens actuels une esthétique du témoignage. Le contrôle de l’information est plus que jamais à l’ordre du jour de l’évolution autoritaire des pouvoirs au service d’une oligarchie de plus en plus restreinte. L’arrêt sur image fixe à lire est aussi une autre forme de résistance face à la perte du sens généré par le déluge d’images et de messages destinés à désorienter les esprits et les imaginaires.

Pierre Devin
Taulignan, avril 2019