– Quand as-tu commencé cette démarche autobiographique ?

J’ai commencé à 18 ans en 1982 quand je suis entrée à l’université, au début de ma pratique de la photographie. C’était d’abord une approche de l’autoportrait mais très vite des amis photographes, amateurs ou non, m’ont photographiée. Par exemple, Eustaquio Neves a réalisé une série en 1993. Ces deux pistes se sont poursuivies jusqu’à aujourd’hui.

– Si je comprends bien, tu as servi de « modèle » à de nombreux photographes ?

Oui et non.

Non, parce que je n’ai jamais été un modèle professionnel rétribué.

Oui, parce que de nombreux photographes m’ont photographiée, suite à une demande explicite ou non. Cela me semblait normal dans la relation amicale que j’entretenais avec chacun d’eux. Je veux parler d’Eustaquio Neves, Fabio Cançado, de Nair Benedicto, de Rodriguinho (Rodrigo Norremosse) et de beaucoup d’autres. Certains m’ont photographié avec mon propre appareil photographique lors des diverses occasions sociales. Le dernier portrait intéressant est celui réalisé par Jean Marquis, chez lui, en décembre 2001.

– Est-ce que des photographes t’ont demandé de poser ?

Oui, mais pour différentes raisons, cela n’a jamais été fréquent, productif. Il m’est arrivé de refuser parce que je ne me sentais pas bien avec mon corps. Par contre, je me suis souvent photographiée nue.

J’ai besoin d’une connivence avec le projet et le dispositif photographiques. Exposer mon corps ou mon visage à la photographie participe pour moi d’une recherche identitaire, et d’une forme d’auto-analyse. Toute cette démarche d’autoportrait, de portraits faits par les autres n’ a pour moi rien à voir avec la valorisation de mon ego. J’ai gardé tout ce qui a été produit pour moi ou les autres, même quand je ne m’y trouvais pas à mon avantage.

– Dans ce regard des autres sur toi, tu sembles penser que le « Journal de Brooklin » que j’ai réalisé en mai 2001, occupe une place particulière ? Dans quel sens ?

Dans ce processus autobiographique, j’ai vu apparaître une démarche extérieure, concertée, dans le fond et dans la forme. Ce fut un choc pour moi.

En premier lieu, ce qui m’a surpris c’est l’amplitude du spectre du regard de l’autre sur moi même. J’y ai trouvé des facettes que je connaissais déjà et d’autres qui étaient moins évidentes, voire que je refusais. Qu’un autre ait ce type de regard en un temps aussi court m’a aussi fait peur. En même temps, la forme choisie : un film arrêté, le rapport à la grande ville participe aussi de mon existence intime. Au total, en tant que sujet photographié, je n’aurais jamais pensé recevoir un témoignage photographique qui soit en même temps une démonstration d’amour et un tel objet de connaissance.

– Je sais que ta démarche embrasse aussi une réflexion sur ta famille, sur tes amis, quel sens cela prend-il ?

Pour moi la photographie a à voir avec l’identité au sens large. Dès l’enfance j’ai recherché dans les albums, les archives familiales, mes origines, ma filiation. Ma grand-mère était une belle femme, ma mère a été reine de beauté dans de nombreux concours. Il y avait donc des traces de tout cela.

Par ailleurs, dans le désordre et les querelles familiales, la photographie est ce qui restait quand les crises de succession étaient réglées. Cela restait parce que considérée comme « sans valeur ». C’est ces traces « sans valeur » que j’ai accumulées pour reconstituer mon linéament.

– Est-ce que le fait d’être, pour une part, descendante d’émigrés récents au Brésil a joué un rôle ?

Oui bien sûr, c’est par les albums que j’ai compris les raisons de l’émigration de ma grand-mère de Calabre au Brésil. C’est par le même canal, que j’ai compris pourquoi la famille de mon père, de vieille souche et riche, nous considérait comme des parias, fruits d’une mésalliance. Toute cette recherche d’abord à travers les albums et ce que je poursuis depuis 20 ans à travers l’autobiographie photographique a à voir avec la découverte des secrets de famille. Secrets qui ont été longtemps pour moi, une souffrance.

– Quelles sont les différentes pistes de ta démarche ?

1) J’ai collecté de nombreuses photographies d’identité de mon père, de ma mère, de ma grand-mère, de ma tante. L’idée, à travers le passage du temps sur l’espace de ces pauvres portraits, est d’articuler ma propre identité. Je n’ai pas encore trouvé de forme pour cette recherche.

J’ai aussi rassemblé toutes les traces photographiques de ma famille (albums, photographies de mariage, ou qui me concernaient personnellement (portraits, autoportraits, lettres…) sans discrimination.

2) En 1997, j’ai réalisé pendant 3 mois, chaque matin, un autoportrait. Je venais de vivre une grave crise existentielle. C’était une manière de me « reprendre », par la création. À l’époque, je ne savais rien de la démarche de Roman Opalka. En même temps, j’ai eu envie de produire une série d’autoportraits avec mes amis. Cela prend la forme de tirages positifs transparents enfermés dans des bocaux.

3) Depuis un an, j’ai commencé une autre série d’autoportraits, réflexions dans les miroirs ou autres objets réfléchissants.

– Comment cette démarche autobiographique est-elle articulée avec ton travail d’auteur ?

Cette démarche m’a beaucoup aidé à mieux connaître l’espèce humaine et de ce point de vue, je ne fais pas de différence avec le reste de mon travail d’auteur de type documentaire, par exemple La Nuit. Il y a des interactions évidentes entre les deux types d’approche.

Par contre au plan formel, l’autobiographie m’amène à développer un vocabulaire différent, qui plastiquement a à voir avec l’installation et la tradition des oratoires.

Il m’est difficile d’en parler davantage parce que je suis en train d’évoluer dans cette démarche.

Entretien réalisé par Pierre Devin en 2002

 

(Après 15 ans)

Quinze ans plus tard, relisant cet entretien as-tu des corrections des ajouts, des corrections à apporter au questionnement ? 

Oui et non.

Non, parce que la tonalité générale de l’entretien reste totalement actuelle.

Oui, parce que j’aimerais ajouter des éléments liés au vieillissement. J’ai maintenant une plus grande difficulté à me regarder dans le miroir. Mon activité sur le champ de l’autoportrait a ainsi beaucoup régressé. Par contre d’autres photographes, amis, n’ont cessé de me photographier avec ou sans ma famille. Je pense aux belles images de Bernard Plossu, au cahier de Flavia Tojal sur une ultime réunion de famille, aux photographies très fortes et émouvantes de Marcelo Greco.

Tout cela contribue à l’écriture d’un riche biographie photographique qui j’espère sera utile à mes descendants sur les deux continents.

 

Taulignan, octobre 2017