Entretien publié dans la revue Graciliano Ramos n.29, 2017.

1 e 2. Qu‘est-il arrivé à la photographie ? Qu’est-il arrivé au livre ? Qu’est-il arrivé à l’humanité dans ce début de troisième millénaire ?

Nous vivons une période de fracture anthropologique qui se caractérise par la mondialisation de l’économie, la délocalisation des productions en fonction du profit, la fin de la paysannerie, l’exode rural, par l’irruption des technologies de communication numériques corollaires de la mondialisation, de la société du spectacle, par les atteintes à la planète et aux droits humains.

Très vite l’usage a montré que la généralisation de l’outil numérique devenait un puissant moyen de surveillance et d’intrusion dans l’intimité de la personne humaine.

Le changement des supports modifie les comportements. La limitation du film en nombre de prises de vue induit forcément une discipline, une ascèse du déclenchement, rare de nos jours. La fin du papier comme support fondamental induit d’autres problématiques quant à la transmission, la préservation des images et les mémoires sociale ou familiale.

L’image fixe sur écran n’a pas le même pouvoir de sidération que la photographie sur papier. L’écran est le lieu de la pollution visuelle la plus exacerbée. Je maintiens que sur écran l’image reste encore en partie virtuelle. Sur papier elle atteint son statut de petite icône.

3. En dépit de mon nom, je ne lis pas comme S.Salgado, la fin de la photographie dans le marc de café. Elle représente une étape considérable dans l’histoire du regard mais aussi de l’art, ne serait ce parce qu’elle a libéré la peinture de sa tâche d’ustensile de la nécessaire représentation. Parce qu’elle est fixe dans un flot d’images mobiles, elle est toujours très présente y compris sur les réseaux sociaux.

On peut penser que le livre restera le lieu d’excellence de la photographie. Dès les origines, les pionniers comme Fox-Talbot et Blanquart-Evrard ont montré la pertinence de cet espace pour ce nouveau médium. L’étymologie même d’héliographie, de photographie indique une forte référence à l’écriture.

Les nouvelles technologies permettent des éditions de grande qualité en série limitée. Elles facilitent, y compris économiquement, la publication de livres d’artiste complétement maitrisé par l’auteur. On peut donc imaginer que la photographie sur support papier continuera à être pratiquée par nombre d’auteurs. De la pratique de masse à une pratique artistique, les outils se spécialisent. Cela n’empêchera jamais la transgression des dispositifs à des fins de recherche créatrice.

4. On ne peut confondre l’œuvre et sa reproduction, y compris pour des besoins de communication. Pour que la photographie sorte de sa virtualité négative, il faut qu’elle soit concrétisée sur le support durable, stable qui en fait une icône : le papier. Le papier de la photo de famille que l’on garde dans le portefeuille, le papier du journal, de la revue, du livre.

L’écran révèle, l’écran cache. Il peut servir de vitrine mais certainement pas de lieu d’excellence pour l’écriture photographique. Par contre, s’il s’agit de vidéo d’images fixes, pourquoi pas. Mais c’est un autre propos…

5. La possibilité de faire des images a grandement contribué à imposer comme outil universel et quasi obligatoire, le téléphone cellulaire dit « intelligent », c’est à dire hyper connecté. L’objet miniaturisé est devenu familier, fétiche. L’addiction aux portables et aux écrans est aussi le remède au vide parfois insupportable de la bulle individualiste. Elle participe à alimenter les flux sur lesquels l’oligarchie qui domine les réseaux fait son miel et prélève sa dime. Toute personne qui n’est pas branchée est considérée comme marginale, pauvre, suspecte peut-être.

S’il rassure dans la solitude, il isole dans la vie sociale. Il suffit d’observer les comportements dans les lieux publics : la majorité des personnes se refugient derrière les écrans, évitant, refusant ainsi le contact direct avec l’autre. Dans cette perspective, la pratique de masse qui consiste à se photographier avec un portable est de l’ordre de la posture grégaire et narcissique. Le sens de la perte, un des ressorts de l’acte photographique conscient, n’est pas forcément au cœur de ces déclenchements.

Se manifester à ses « amis », les membres de son clan virtuel par des images de soi, de son plateau repas, de petits films autocentrés et parfois scabreux est un substitut à la parole, à la convivialité, à l’intimité. Intimité précaire, si la personne vivant le présent ne garde pas la mémoire de la parole et de l’image volage, le pouvoir de ceux qui contrôlent les réseaux peut tout écouter, observer, garder en mémoire.

6. La pollution visuelle liée à l’omniprésence des images fixes ou mobiles est ahurissante. En tant que photographe, j’y suis très sensible. Cela m’a amené pratiquer une écologie visuelle dans mon espace domestique. Ce n’est pas toujours facile.

Cette pollution n’est pas un hasard. La question est liée au contrôle de nos consciences, de nos imaginaires. La censure dictatoriale n’est plus possible dans nos démocraties cosmétiques. Alors c’est le règne de la sensure, un mot créé par Bernard Noël pour désigner la perte de sens produite par la multiplication des messages au point d’atteindre la saturation. Sans hiérarchie, ils lessivent la pensée, cancérisent notre imaginaire.

Nous sommes bien dans la société du spectacle renforcée par les nouvelles technologies de l’information et de communication. Le moteur est la consommation. Tout est fait pour transformer le citoyen en client. L’individualisme en est le cadre idéal et nous entraine dans un présent permanent morbide.

La responsabilité du pouvoir dans cette forme d’asservissement est patente : la nécessaire alphabétisation des citoyens face à l’image est toujours absente des programmes scolaires élémentaires.

7. La qualité du regard réside dans une profondeur de champ permettant une dialectique entre ce qui est derrière les paupières et ce qui est devant.

8. On ne peut ratisser large et labourer profond en même temps. Les programmes d’édition servent à gérer des flux monstrueux. Pour le moment, je ne vois pas d’algorithme capable de signer une œuvre d’auteur ou même de produire une édition croisant des préoccupations polysémiques et formelles. Par contre, on peut imaginer des programmes qui permettent une lecture et une sélection dans un corpus à la manière de tel ou tel photographe célèbre. Ils pourraient aussi proposer les solutions techniques pour approcher la pâte du maître. Mais à quoi bon ?

9. L’accès à une mémoire visuelle, même ancienne, sur support papier est simple. On peut sérieusement se demander ce qu’il en sera dans un siècle d’une mémoire sur support numérique ou dans les nuages. A la question de la facilité d’accès s’ajoutent d’autres problématiques liées au contrôle de la circulation de l’image, à son piratage et au droit d’auteur. Là aussi, on imagine fort bien que l’oligarchie du complexe des réseaux taxera, mettra une forme de péage pour l’accès à la mémoire.

10. L’apparition des nouvelles technologies de l’image a un impact dans tous les domaines. La recherche du moindre coût a par exemple sinistré la photographie de presse, les agences. C’est un exemple classique de pratique capitaliste qui profite de toute les mutations techniques pour dévaluer les qualifications et abaisser le prix du travail humain.

11 e 12. Le livre est un espace universel, qui traverse le temps et l’espace. Comme support de l’écriture, il est sacralisé. Son approche a quelque chose d’un rituel inscrit dans notre inconscient collectif. Lieu de silence, de recueillement, il continue avoir des adeptes.

L’objet tridimensionnel posé sur une table, le contact de la couverture, l’odeur de l’encre, la couleur du papier y compris dans leur vieillissement participent des perceptions sensibles. Ces sensations apparemment marginales enrichissent le rapport que le lecteur va entretenir avec l’oeuvre travaille la forme. La photographie est un art visuel pour lequel le livre est l’espace premier. L’auteur se doit d’assumer tous les choix stratégiques dans la production de sens et de forme dans cet espace qui peut ainsi prétendre à la fonction de musée imaginaire. Les bons livres photographiques sont recherchés et alimentent un marché soutenu concernant les classiques. De plus en plus d’événements se spécialisent sur cette dimension et contribuent à l’éducation et à la sensibilisation d’un public.

13. La filière analogique va sans doute persister grâce aux auteurs photographes, aux artistes pour lesquels la notion d’empreintes fait sens. Le recours aux procédés anciens a souvent convenu à des préoccupations pictorialistes.

14. Par la cinématographie et la photographie, le film noir et blanc a nourri des imaginaires pour des générations. La distance qu’infère l’image monochromatique du monde, sa capacité par la lumière à atteindre l’expressionisme y ont sans doute leur part. La sensibilité du film noir et blanc a permis de grandes avancées. Utilisé dans des appareils de prise de vue du type Leica, il a révolutionné le reportage en permettant l’instantané et la quête de l’instant décisif. Plus récemment, le grain du film 400 asa est une marque des films émergeants de la Nouvelle Vague.

Le mythe de Marlene Dietrich s’est construit sur son image en noir et blanc. Dans Les misfits (Os desajustados), l’usage du noir et blanc permet à J.Huston de renforcer son propos quant à la fin d’une époque.

15 e 16. Que signifie la scène internationale ? S’il s’agit du marché de l’art, je ne suis pas qualifié.
Par contre, si on veut parler de la production brésilienne contemporaine, en tant que directeur de centre d’art, éditeur , critique, j’ai approché le terrain et promu, exposé, édité de nombreux d’auteurs. Pour l’extérieur, le Brésil manque de visibilité. Cela se combine à une méconnaissance profonde de sa réalité, de son histoire sociale, économique, culturelle et artistique.

Les auteur(e)s brésilien(ne)s qui ont retenu mon attention viennent de différents horizons du pays, de plusieurs générations et de différents ateliers. Mon choix de Nair Benedicto, Ana Regina Nogueira, Fabiana Figueiredo, Eustaquio Neves, Bob Wolfenson, Cristano Mascaro, Celso Bandao, Marcelo Greco, Luciano Candisani, Paula Vianna…je ne suis pas exhaustif, présente un spectre large. Mon choix est animé par la reconnaissance de la qualité formelle mais aussi de l’identité brésilienne.

17. J’étais à l’université dans les années soixante. J’y ai découvert le cinéma. Le cinéma novo brésilien m’a particulièrement intéressé, sans doute aussi parce qu’il venait d’un pays émergent sous une dictature, soutenue par les Usa et qu’il manifestait une sorte de résistance face à la force de frappe d’Hollywood. Le choc fut ma rencontre avec les films de Glauber Rocha. La qualité formelle alliée à une dramaturgie le plus souvent ancrée dans l’histoire du Nordeste m’ont profondément marqué. J’ai rencontré cette région beaucoup plus tard et je ne me lasse pas de la visiter. Sans doute suis je sensible à sa profonde identité et aux qualités des êtres humains qui vivent l’expérience des limites.

Qui ne connaît pas le Nordeste ne peut comprendre les contradictions du Brésil. N’oublions que cette région est à l’origine d’une immigration intérieure, que sa population souvent méprisée participe à la création de richesses des grandes métropoles du Sud, particulièrement Sao Paulo. Le Nordeste a aussi une histoire de colonisation très riche et par conséquent une population très diverse. Tout cela est très fécond aussi dans tous les domaines de l’expression artistique.

18. Mes stages sont sous la marque d’une écologie, d’une économie de la production d’un regard.

A chaque étape de l’arborescence de l’organigramme de production, mon souci est la conquête d’une indépendance des choix qui contribuent à la production de formes et de sens. Après l’édition d’un essai photographique, sa mise en pages, la qualité des matériaux et d’impression du livre doit contribuer à la qualité de l’œuvre.

19. Conscient dés la fin des années soixante de la précarité de la planète face aux atteintes irréversibles de l’activité humaine, j’ai pratiqué l’ornithologie de terrain, en particulier dans les zones humides menacées. J’ai abondamment pratiqué la photographie animalière en couleur.

La fin de la sidérurgie dans ma région du Nord a été imposée par la communauté européenne à la fin des années 70. Cela a provoqué mon retour à la pratique en noir et blanc. J’était animé par le sens de la perte. Pendant deux siècles, l’industrie lourde, les mines avaient façonné des paysages, des mentalités, des sociabilités, des architectures et tout était condamné à disparaître. Je me suis consacré à cette tâche. La création du Centre Régional de la Photographie Nord Pas de Calais a permis des résidences d’artistes ayant aussi cette problématique pour thème de recherche.

Au Nordeste, j’ai mené deux approches en noir et blanc. J’ai utilisé le dispositif 35 mm comme caméra stylo dans toutes les situations : la route, la nuit, l’instant qui passe… J’ai éprouvé le besoin de compléter mon enregistrement avec le format 6×6 pour les portraits, pour une approche contemplative du paysage, pour des natures mortes, des arbres.

Pour le moment, je me consacre à la photographie panoramique au moyen format sur film noir et blanc. J’utilise aussi l’appareil numérique pour mes repérages et une recherche couleur. J’ai été motivé par l’intérêt de l’impression couleur avec le procédé jet d’encre.

Je tente enfin d’explorer mes archives dont tout un pan est inexploité. L’idée est de produire au moins un livre artisanal pour chaque essai ayant un intérêt.

En guise de conclusion, je ne voudrais laisser croire que mes positions soient le fruit d’une forme de misonéisme. Je sais trop l’apport des technologies numériques. En tant qu’éditeur, par exemple, je recherche la meilleure qualité graphique. J’ai pu suivre et m’adapter à toutes les inflexions et mutations technologiques de l’imprimerie depuis plus de trente ans. Dès le début de ce siècle, quand les papiers et pigments ont permis d’espérer une certaine durabilité, j’ai édité des ouvrages à tirage limité avec le procédé jet d’encre.

Je suis simplement animé par un souci de lucidité. Avec la mise en cause de la galaxie Gutenberg par la mise en place de la galaxie numérique sur le territoire des images, nous connaissons aussi un changement de paradigme. Un autre rapport au temps et à la mémoire est en train de changer la conscience humaine. Conjugué au désastre planétaire, il contribue à la fracture anthropologique que nous vivons et que tous ne voient pas dans sa globalité, trop distraits sans doute pas les écrans qui donnent l’illusion de tout connaitre.

                                                                    

Pierre Devin

Taulignan, décembre 2016