La photographie de mariage change depuis plusieurs décennies. L’évolution des techniques a permis une évolution des demandes de représentation. Dans cette perspective, il nous a semblé intéressant de recueillir le point de vue de deux « photographes sociaux », Philippe Lesage et Daniel Maigné, qui ont par ailleurs une démarche d’auteur à côté de leur activité artisanale.

Entretien avec Philippe Lesage

Philippe Lesage a installé son studio, il y a vingt-cinq ans dans un gros bourg des Flandres. Il avait alors un concurrent dans la même localité. Aujourd’hui, il note que les vitrines des photographes disparaissent du centre des villes. De nombreux concurrents ont cessé leur activité soit atteints par la limite d’âge, soit à cause du redéploiement des pratiques et d’erreurs d’appréciation des mutations en cours. Ouvrir un studio aujourd’hui dans une commune de moins de 10 000 habitants devient une utopie économique. La « concurrence » vient de deux directions. Des bricoleurs nourrissant un marché noir et profitant de la massification de l’image et de ses modes de production proposent leur service à des prix défiant toute concurrence. Leur exercice est rendu possible par une perte générale d’attention à la qualité de l’image. Par ailleurs, Internet combiné au démarchage à domicile ont permis l’intrusion sur le segment de la photographie de mariage des compagnies jusqu’alors spécialisées dans la photographie scolaire. Elles emploient des « mercenaires » de la prise de vue auquel le droit d’auteur n’est pas reconnu. Internet devient une autre vitrine où le client va choisir son photographe, indépendamment de sa proximité géographique. Le corollaire est la possibilité de consulter les épreuves sur écran et de composer ainsi son album. Face à cela, les photographes portraitistes se serrent les coudes. Cela passe par une garantie de qualité et de conservation du matériel produit et la défense des tarifs. La tendance nouvelle est de proposer comme trace centrale du mariage un DVD. Cela oblige le photographe à travailler la séquence, le rythme, la musique. Les fabricants de cartonnage proposent dorénavant des boitages ou des albums pouvant recevoir physiquement ce nouveau support.

Philippe Lesage photographie environ quarante mariages par an. L’offre de tarif commence à 200 €. Une petite moitié des clients se contente des photographies de la cérémonie. Les autres s’orientent uniquement vers la séance de portrait en extérieur. Un album de 80 photographies est facturé 800 €. La prise de vue dure environ cinq à six heures mais compte tenu des desiderata des clients, ces séances ont tendance à s’allonger et deviennent éprouvantes. La mise en forme de l’album demande environ quatre heures. Bien que les marges deviennent de plus en plus étriquées, les clients trouvent les tarifs très élevés. En région parisienne, un album de quarante photographies est facturé environ 4000 € par les officines les plus réputées. Par contre, on trouve encore plus de concurrents pratiquant des prix de dumping. Passer par un photographe portraitiste est devenu un luxe inaccessible aux couches populaires. C’est donc un signe de distinction sociale. Les services fiscaux reconnaissent dorénavant le caractère « artistique » de l’activité en accordant un taux de TVA à 5 %. La condition, c’est que le tirage n’excède pas trente exemplaires et que les œuvres du photographe aient été exposées par exemple dans un salon spécialisé.

Dans un monde envahi d’images, les jeunes mariés ont à assumer leur image de nouvelle cellule sociale. Confusément, s’exprime la recherche d’une image moins hiératique, que celle produite par un portrait posé en studio. La demande est explicite par exemple pour l’habillage de la mariée, des sous-vêtements à la robe blanche. Chacun des mariés avec ses amis, la décoration de l’église, certains accessoires comme le gros plan sur les alliances font partie aussi des demandes. D’autres accessoires entrent aussi dans la mise en scène de la cérémonie, c’est le cas des voitures anciennes, des voitures de sport ou de prestige. Certaines officines belges se sont spécialisées dans la location de Rolls ou de Cadillac pour cette occasion. Tradition aidant en Flandres, la calèche est également très prisée. Se faire photographier dans un décor différent pour les séances de portrait fait également partie des exigences. Cela exige une séance de prise de vue fixée à un jour différent de celui de la cérémonie. Les cadres bucoliques et parcs sont fortement concurrencés par le bord de mer : plage ou port et par les vieilles pierres : châteaux, fortifications, pavés. L’intrusion dans le monde urbain festif est également possible : fête foraine, terrasse de café… Il faut que ça bouge. Les références viennent confusément de la publicité, des clips, du cinéma, des émissions de variétés de la télévision. Il ne faut sans doute pas sous estimer toute l’imagerie véhiculée par l’industrie du mariage, les revues et les salons spécialisés.

Le pictorialisme lié soit au flou de mouvement ou à une intervention manuelle est bienvenue. Il en va de même de photographie dont la profondeur de champ ponctuelle détache un détail du contexte. Cet effet est atteint par l’usage de gros téléobjectifs du type 400 mm ou aujourd’hui par Photoshop. Les couples les plus cultivés demandent plus de sobriété et rechignent sur les effets. C’est de cet horizon qu’émergent des demandes explicites concernant l’utilisation du noir et blanc ou certaines exigences de cadrage. À part le goût pour les ambiances nocturnes, la clientèle n’est pas très fixée quant à l’utilisation de la lumière. Par contre, les éclairages violents, du type de ceux utilisés sur les plateaux de variétés de la télévision ne sont plus écartés par les clients.

Face à la charge de travail, à la variété des situations photographiques convoquées pour cette production demandée par les clients, le rôle d’un professionnel artisan créateur redevient incontournable. L’impératif de qualité nécessite son intervention. Elle s’appuie sur une approche ergonomique et économique des processus à employer, mais aussi sa capacité d’improvisation. Il est aussi question de productivité. La formule de l’album au format 40×40 rentre dans cette perspective. La limitation à ce format et l’évolution de la finesse des films rendent possible l’usage du 24×36, qui mieux que le moyen format permet une grande versatilité face à toutes ces nouvelles situations. L’album est signé sur la couverture. Le nom du photographe s’accompagne de sa fonction : photographe portraitiste et de la mention : maître artisan, un label attribué par la Chambre des métiers. D’autres utilisent le label du groupement national des photographes portraitistes. Face à l’évolution de la demande, la position du photographe est ouverte mais ferme. C’est ainsi que Philippe Lesage n’entend pas faire participer les mariés à la sélection des photographies pour l’album qui est remis un mois après le mariage. La directivité est équivalente dans la séance de prise de vue. Son costume sombre et son attitude le rendent très discret aussi bien lors de la cérémonie, qu’aux autres moments de la fête. Face aux autres preneurs de vue, il n’a pas recours au grand angle qui raccourcit la distance aux sujets et vous en donne ainsi le monopole. Il persiste dans son emploi de la focale normale. Pour les gros plans dont il a besoin pour le rythme général de l’album, il lui faut donc pousser des coudes les non professionnels qui parasitent la scène. Pendant toute cette prise de vue, épuisante, le photographe reste très concentré, au risque d’apparaître boudeur pour ses clients. Mais l’attention et la stratégie restent fondamentales dans ce travail. Philippe Lesage d’une certaine manière en épuisant tous les fantasmes cinématographiques des jeunes mariés les épuise pour arriver à ce qui l’intéresse : le portrait juste, à la bonne distance. À l’arrivée cette tension se révèle payante. Dans l’album même, le portrait du couple au cadrage serré, garde sa valeur d’intérêt et d’audience et suscite toujours le plus grand nombre de retirages. Tout cela fait dire à Philippe Lesage que le retour au studio pour la photographie de mariage est un processus envisageable pour une meilleure concentration. Sans doute ne s’agit-il pas du retour au schéma passé, hiératique, figé sur fond de toile peinte. Il s’agirait sans doute d’un vaste plateau, permettant l’intégration de nombreux accessoires, à l’éclairage complètement contrôlé. La prise de vue se ferait avec un matériel numérique qui permet à l’opérateur de davantage se concentrer sur l’attitude des mariés et de réaliser ainsi des portraits encore plus pertinents.

Philippe Lesage trouve toujours autant d’intérêt à cette activité. Il pense que cette expérience humaine qui continue à le nourrir, lui a aussi permis de survivre dans les mutations de la profession. Il reste très sensible au retour qui peut être très gratifiant. L’album feuilleté par les mariés est l’un des exemples. La photographie restitue une expérience partagée par les mariés et le photographe. Cette cérémonie continue à générer beaucoup d’intensité. Si la photographie restitue cette intensité c’est aussi grâce à l’éthique et à l’esthétique du photographe. Celui-ci est concentré sur les visages plus que sur le décorum. Il cherche la tension entre la personnalité profonde et la posture du corps liée à la représentation. Il lui arrive aussi de sentir que tel couple va se déliter rapidement. Toute cette démarche reste essentiellement photographique au sens qu’il s’agit bien d’un regard sur le regard. Le moment de vérité reste le moment crucial de la séance de portrait. C’est ce « portrait frontal double avec intériorité » qui restera.

Entretien avec Daniel Maigné

Depuis le début de son activité en 1978, Daniel Maigné a photographié environ huit cents mariages. Le cadre géographique déborde assez celui du studio installé dans une petite ville du Gers. Le rendu est un album d’environ cinquante pages, composé de quatre-vingts photographies 18×24 couleur, pour un prix d’environ 800 €. Des formules plus économiques commencent vers 300 €. Le temps de prise de vue est d’environ trois à cinq heures, exclusivement le jour du mariage. Le temps de la sélection et de la mise en forme de l’album est d’environ une journée. La nécessité d’une grande mobilité et la finesse des films actuels autorisent l’utilisation du matériel 24×36, encore inconcevable il y a deux décennies. Cet appareillage faisait alors trop amateur. La mobilité fait partie de la montée en puissance de la volonté de la part des mariés de produire une certaine image de cet événement. Daniel Maigné y voit une tendance à l’instrumentalisation du photographe. Des changements se sont produits dans l’imaginaire collectif, changements liés à la société du spectacle et la volonté de maîtriser sa représentation. Aujourd’hui les mariés sont plus âgés et se placent en position de producteur de leur image. Certains veulent intervenir dans le choix des photographies à partir des contacts. Ils se heurtent au refus du photographe, qui veut assumer sa position d’auteur.

La difficulté réside dans le fait que les démarches des mariés ne sont pas explicites, alors même qu’ils veulent être les vedettes de ce jour. C’est peut-être le seul jour de leur vie où ils sont dans cette position. Le rôle de la mariée est déterminant dans l’organisation de la journée, du décorum, dans le choix du photographe, qui devient un rouage de l’affaire. Il arrive que le recul du photographe professionnel face aux choses de la vie, particulièrement pour ce jour particulier, soit redouté. C’est aussi une des raisons qui peut amener à faire le choix d’un « bricoleur ». Le fiancé est intéressé mais ne contrôle pas grand chose. Il en va aussi ainsi du mariage religieux dont le faste intéresse davantage la mariée. Sur huit cents mariages pratiqués, près de sept cents sont passés par l’église.

À l’origine, Daniel Maigné se mettait dans la peau du meilleur ami du marié, question d’âge et de complicité masculine. Le résultat étant donc l’adoption d’une esthétique positive de l’événement. Avec le temps, le photographe cherche autre chose dans le désordre de la représentation sociale et la cristallisation des tensions. C’est d’autant plus patent qu’aujourd’hui les mariés se marient très souvent après une expérience assez longue de vie commune. Pour l’homme, il s’agit le plus souvent d’un engagement, pour la femme, c’est déjà un acquis. Pour Daniel Maigné, le rituel de l’ouverture des cadeaux, des appareils électro-ménagers en général, est un moment éprouvant pour le marié et révélateur de modifications subtiles de statut. Ce déballage consumériste marque la féminisation de la vie familiale. La femme est au cœur du dispositif du mariage et marque son passage de statut de jeune femme à celui de ménagère. Dans cette perspective, la tendance est d’ustensiliser le photographe afin que sa production flatte davantage le narcissisme et que la mise en scène soit plus importante que la justesse des sentiments. Le photographe n’est pas dupe. Cette conscience modifie son regard en particulier lors de l’épreuve de vérité, le portrait frontal.