Pour avoir travaillé les archives de Jean Marquis, il m’est apparu que l’autoportrait n’a pas été abondamment pratiqué par ce photographe. Celui-ci est donc remarquable à plus d’un titre.

Il a été réalisé à Merlebach, au vestiaire de la mine après « la remonte ». Jean Marquis y effectue un reportage pour « Science et Vie ». Il a trente deux ans, il est père de famille. En moins de dix ans, il a affirmé sa voie professionnelle. Après un passage à l’agence Magnum, il est désormais free-lance et travaille pour des revues importantes. La photographie est réalisée avec un matériel moderne qu’il s’est choisi, un Canon, et non plus le Leica antique qu’il a racheté à Henri Cartier-Bresson.

Cela fait bientôt dix ans que Jean Marquis a quitté le Nord pour des raisons liées à son engagement au théâtre. Mais cet autoportrait n’est pas un rôle. Le mineur est encore une figure emblématique et héroïque. La profession a payé le prix fort pendant la guerre, n’oublions pas la grève de mars 1941 et sa répression féroce par les nazis. L’après-guerre a été celle de la reconstruction et de la « bataille du charbon », énergie vitale pour un pays en ruines. Les mineurs une fois de plus ont payé un lourd tribut. L’augmentation de la productivité a eu son prix de sang et de larmes : silicose, accidents, catastrophes, dont celle de Merlebach et celle du Bois du Cazier à Marcinelle en Belgique.

Dans cette même mine de Merlebach, Jean Marquis vient de réaliser une série de photographies qui témoignent d’une véritable hardiesse technique au service d’une approche du monde. Sans flash, à la lumière du casque, elles donnent à percevoir l’atmosphère du fond, de l’obscurité, de la poussière, de la peine des hommes. Jean est profondément marqué par cet univers et particulièrement par le bruit assourdissant qu’il a tenté de faire passer visuellement. Le monde du travail ne lui est pourtant pas étranger. Toute sa vie de photographe est jalonnée par cette expérience et celle du mouvement social. Cela va de la grève des cheminots de 1953 à celle de 1995.

Cet autoportrait impromptu est par ailleurs de construction impeccable. Le cadre est complètement fermé dans ce lieu clos et clinique que sont les vestiaires d’une mine. Le quadrillage des faïences est bouclé par la masse lignée de la chemise du photographe pendue sur la droite. Quadrillage, cadre dans le cadre, miroir nous sommes bien dans la métaphore de la photographie. La photographie ici dédouble sur la même ligne l’objectif, le viseur, les yeux du photographe. Elle affirme bien que toute photographie digne de ce nom est une construction consciente, une mise en abyme, un regard sur le regard.

Cet autoportrait en apparence simple est en fait très subtil dans ces connotations personnelles et dans sa construction photographique. Loin du narcissisme, il véhicule pour beaucoup l’engagement social du photographe, homme du Nord et humaniste.

Pierre Devin

Avril 2003